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« Climat des affaires » : Avis de tempête sur le FMI, l’affaire Georgieva

Jean-Pierre Dumas

12 octobre 2021


Kristalina Georgieva has denied the allegations over China’s ranking in a report and come out fighting © Andrew Harrer/Bloomberg in the FT Sept. 28, 2021




On parle dans la presse économique des ennuis de Mme Georgieva (le Directeur général du FMI) qui aurait demandé, quand elle dirigeait la Banque Mondiale (BM), de manipuler les chiffres d’un rapport (“Doing Business report’’) publié par la Banque Mondiale afin de surclasser le rang de la Chine en matière de climat des affaires. Plus la notation d’un pays sur le climat des affaires est élevée, plus cela rassure les investisseurs et plus elle attire les capitaux.


“Doing Business’’ était un rapport annuel publié par la Banque Mondiale pour tous les pays du monde qui informait sur le cadre des affaires dans un pays. L’idée de ce rapport vient de l’économiste péruvien Hernando de Soto qui a écrit en 1986 un livre intitulé « El otro sendero » « L’autre voie, une réponse économique au terrorisme ». Ce livre décrit d’une manière concrète les différentes étapes, le temps et l’argent nécessaires pour installer légalement une petite entreprise au Pérou à cette époque. Il fallait, pour un petit entrepreneur sans connexions, plus de neuf mois et plus de $1000 pour installer une entreprise au Pérou. Ce livre qui montrait concrètement tous les obstacles juridiques et institutionnels pour installer une entreprise a eu un retentissement mondial dans les milieux spécialisés. Il est à l’origine du rapport sur le climat des affaires (“Doing business’’) de la BM. Il est à l’origine de l’idée excellente du Ministre de N. Sarkozy, H. Novelli (2008) qui permet à toute personne à devenir autoentrepreneur sans formalités préalables (l’idée et le principe ont été par la suite complexifiés et rendus plus chers à cause des interventions des fonctionnaires).


Donc le rapport de la BM “Doing Business’mesurait pour tous les pays les obstacles pour constituer une entreprise. Obstacles juridiques, financiers, procéduraux et le temps et l’argent nécessaires pour installer une entreprise. En outre, il portait sur des questions concrètes pour chaque pays, telles que l’obtention de permis de construire, l’obtention d’électricité, l’enregistrement de la propriété, la facilité d’obtenir un crédit, le niveau et la manière de payer les impôts, le respect des contrats, la manière de résoudre les conflits liés au commerce et à la vie des entreprises. Il établissait une note pour chaque pays en fonction d’une grille multicritères. Certes, un tel classement multicritère qui repose sur des hypothèses peut toujours être critiqué, mais les résultats étaient instructifs sur les principaux goulots d’étranglement auxquels faisait face le secteur privé dans l’économie.


Il fournissait, chaque année, un tableau de synthèse avec une liste de pays du premier au dernier. Par ex. en 2019, le premier pays pour lequel le climat des affaires était le meilleur était la Nouvelle-Zélande (Danemark, n°4, US n°6, RU n°8, Allemagne N°22, Chine N°31, France N°32, etc.) Évidemment, le risque d’un tel rapport provenait du fait que le lecteur pressé ne s’attache qu’à ce tableau (le résultat final) sans lire les moyens pour y arriver (la scientificité d’un classement n’est pas dans le résultat, mais dans la méthode pour y arriver). Le deuxième risque d’une notation est qu’elle ne peut se faire que par le biais de critères, le choix et la manière d’évaluer ces critères prêtent toujours à discussions. Mais ce n’est pas sur ces points épistémologiques que porte la controverse. Elle porte sur un point plus grave, les chiffres auraient été tronqués pour favoriser certains pays.


Il paraît que Mme Georgieva qui dirigeait la BM en 2019 aurait demandé de manipuler les chiffres afin de remonter la Chine du 31ème rang en 2019 au 25ème en 2020. Certains pourraient se demander si ce n’est pas une tempête dans un verre d’eau; en fait il s’agit surtout d’intégrité, si un Directeur général d’un organisme international de la stature de la BM ou du FMI est prêt à demander à changer les chiffres pour satisfaire un gros actionnaire, c’est embarrassant pour la crédibilité future de l’institution. Elle aurait fait cela pour obtenir de la part de la Chine une augmentation de son capital à la BM. Cette polémique s’est transférée au FMI, parce qu’aujourd’hui Mme Georgieva dirige le FMI et qu’il y a des doutes sur son intégrité et son indépendance (en fait, le management du FMI reçoit constamment des pressions plus ou moins fortes de la part de ses gros actionnaires qui ont des droits de vote égaux à leurs quotas au FMI).


Ce rapport (qui n’est plus produit de nos jours) était très utile, c’était une source pertinente et concrète sur le climat des affaires dans chaque pays qui indiquait les principaux obstacles confrontés par les entreprises pour faire du “business’’. C’était sans doute un des rapports les plus importants de la BM, car il était concret (n’utilisait pas le jargon économétrique tellement en usage dans ces institutions), se rapportait au monde de l’entreprise et favorisait une saine émulation entre les pays qui souhaitaient remonter dans l’échelle des notations attribuées chaque année par la BM. Le fait de classer les pays par une note unique sur une base multicritère est et sera toujours source de critiques. Un pays autoritaire peut par ex. ordonner de changer une loi dans un sens apparemment en faveur des entreprises afin d’accroître artificiellement le rang d’un pays.


En fait, tout doit reposer sur une méthodologie transparente, imparfaite et crédible, si la source du rapport modifie volontairement la note d’un pays, alors l’exercice perd de sa crédibilité.


Si l’affaire a pris tant d’ampleur, c’est parce qu’il y a derrière deux grands pays qui se font une lutte sourde pour le contrôle de l’institution. La répartition du capital de la BM et du FMI est particulièrement biaisée en faveur des pays anciennement riches au détriment de nouveaux riches venus sur la scène internationale, la Chine et l’Inde.


Dans le tableau, on voit que les « vieux » pays industrialisés ont une part au capital (des quotas) au FMI supérieure à leur poids économique. Le monde a changé depuis Bretton Woods (1944), de nouveaux pays ont émergé sur la scène internationale et sont en voie de développement rapide donc leurs poids, dans l’économie mondiale, augmente au détriment du poids des « vieux » pays.


Tableau La Chine et l’Inde ont un pouvoir de vote au FMI inférieur à leurs poids économiques, les pays européens et les États-Unis ont, au contraire, un pouvoir disproportionné


On pourra certes objecter que l’indicateur utilisé, le PIB estimé en termes de parité du pouvoir d’achat (PPA) favorise les pays pauvres. En effet, estimer le PIB en termes de PPA cela revient à utiliser comme taux de change, non pas le taux de change officiel (TCO), mais le taux de parité qui est le ratio des prix des biens d’un pays (C) par rapport aux prix de biens identiques d’un autre pays (US). Le taux de change de parité (TCP) pour la Chine sera PC/PUS rapport des prix relatifs des biens et services entre la Chine (exprimés en yuans) et les États-Unis (exprimés en dollars). C’est le montant en yuans qui doit être dépensé en Chine pour obtenir la même quantité de biens qui peut être achetée avec un dollar aux États-Unis. Si on divise le PIB chinois (en yuan) par le TCP, on obtient le PIB chinois au TCP exprimé en dollar.


La surévaluation du PIB chinois (ou de tout autre pays à faible revenu) exprimé au TCP vient du fait que la loi d’un prix unique ne fonctionne pas pour les biens non échangés. En effet, la théorie de la parité du pouvoir d’achat (PPA) repose sur le fait que les prix des biens entre pays devraient être égaux (au coût de transport prés et s’il n’y a pas de droits de douane). La concurrence mondiale aura pour effet d’égaliser les prix pour les biens identiques. Le problème est que les biens entre pays ne sont pas toujours identiques et qu’il y a de nombreux biens (services) qui ne font pas l’objet du commerce international. Le prix d’une coupe de cheveux est nettement inférieur en Chine qu’aux États-Unis. Si l’on veut mesurer le niveau de vie entre pays, il faudra alors estimer la coupe de cheveux non pas au prix chinois, mais aux prix américains. C’est ce qui explique que plus un pays est pauvre, plus les prix de ses services sont relativement faibles et plus son PIB en termes de PPA augmente par rapport à son PIB exprimé au TCO. Les quantités de biens et services chinois sont estimées non pas aux prix chinois, mais aux prix américains en dollars. Ainsi on a calculé que le PIB chinois exprimé en termes de PPA (en dollar) est 60% supérieur au PIB chinois exprimé en dollars au TCO. Pour résumer l’utilisation du TCP pour estimer le PIB réévalue le PIB des pays pauvres, car leurs services non échangés ont un prix très faible en comparaison des prix des services des pays riches. Le PIB français en termes de PPA est surévalué de 19% par rapport au PIB estimé au TCO.


Mme Georgieva est prise en tenaille entre les deux géants du FMI, la Chine demande, à juste titre, une réestimation de sa part au capital du FMI, les États-Unis et les Européens n’y sont pas favorables, car augmenter la part de la Chine (et de l’Inde) revient à réduire leur part. Inutile de dire que toute révision des quotas des pays dans le capital du FMI ne sera pas initiée par le Directeur actuel du FMI.




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